Quand l’Egypte abat les porcs, seuls les coptes dégustent

Vu dans Libération
Grippe A. La communauté chrétienne se révolte contre une mesure inutile selon l’OMS.
CHRISTOPHE AYAD

Les Frères musulmans n’auraient pas fait mieux. Les autorités égyptiennes ont profité de l’occasion de la «grippe porcine» pour ordonner l’abattage de tous les porcs élevés dans le pays, suscitant tollé et consternation dans la communauté copte, c’est-à-dire les chrétiens d’Egypte. Les coptes, qui représentent 5 à 10 % de la population égyptienne, sont les seuls à élever et consommer cet animal considéré comme impur dans l’islam – et le judaïsme. La mesure, inutile sur un plan sanitaire, est donc venue attiser des tensions confessionnelles déjà vives. Les coptes, qui font l’objet de discriminations non écrites, sont aussi régulièrement la cible de «pogroms» plus ou moins spontanés, comme en Haute-Egypte en 2000 et à Alexandrie en 2005. Et depuis quelques années, ils se sont mis à manifester violemment leur frustration. Dans ce contexte instable, l’annonce de l’abattage systématique des porcs a provoqué la colère de la communauté copte et tourné à la crise confessionnelle.

Brimade. Les coptes voient dans cette mesure une brimade plus qu’une précaution sanitaire. Aucun cas de grippe A n’a en effet été recensé jusqu’ici en Egypte. Et surtout, le virus H1N1 n’est pas transmis par les porcs, mais par les humains. L’abattage n’est donc d’aucune utilité contre la pandémie, comme l’a plusieurs fois expliqué l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), basée à Paris, a, elle aussi, prévenu ses 174 Etats-membres que «l’abattage de porcs n’aidera en rien à se protéger contre des risques pour la santé publique et animale».

La décision d’abattre tous les élevages porcins a été votée en un temps record par l’Assemblée du peuple, la Chambre basse du Parlement, où aucun copte n’avait été élu aux dernières législatives de 2007 – les seuls à y siéger ont été nommés par décret présidentiel. Le président Hosni Moubarak, qui aime à se présenter comme un rempart contre l’extrémisme islamiste, a ratifié immédiatement la mesure d’abattage des 250 000 porcs du pays.

Colère. Jeudi, des policiers et des vétérinaires, qui entendaient débuter l’opération au nord du Caire, avaient été accueillis par des barrages et à coups de pierres. Dimanche, nouvelle tentative, nouveaux heurts, cette fois-ci dans la banlieue de la capitale, à Manshiyet Nasser, plus précisément sur la colline du Moqattam. C’est là que vivent 35 000 zaballin , les éboueurs – majoritairement chrétiens – du Caire, qui font paître leurs 60 000 cochons sur les déchets qu’ils ramènent de leurs tournées et qu’ils trient à ciel ouvert. Là aussi qu’œuvrait sœur Emmanuelle, aux côtés des chiffonniers. L’année dernière, une première catastrophe avait frappé les zaballin , lorsqu’un pan de la colline s’était éboulé en septembre, causant des dizaines de morts. L’abattage des porcs a fait exploser une colère trop longtemps rentrée.

Dimanche, plusieurs centaines d’habitants ont affronté les forces de l’ordre, qui ont répliqué à coups de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Un poste de police a été détruit. A la fin de la journée, on comptait douze blessés chez les policiers et huit du côté des éleveurs. Il a fallu l’intervention d’un prêtre pour calmer les esprits.

L’un des principaux points d’achoppement touche aux indemnités payées par le gouvernement. Selon le quotidien al Ahram, elles se montent à 14 euros par porc abattu et 35 pour une femelle. D’après les éleveurs, le gouverneur du Caire aurait promis 75 euros par animal.

Zèle. L’Egypte est le seul pays au monde à avoir pris une telle mesure. Critiqué de toutes parts, notamment par Brigitte Bardot qui l’a accusé de «lâcheté extrême», le gouvernement égyptien a fini par présenter sa décision comme une mesure d’«hygiène générale» et de lutte contre les élevages insalubres. Il a aussi laissé entendre que cette décision était destinée à protéger les coptes d’une campagne de diffamation des extrémistes islamistes. Enfin, certains expliquent ce zèle par le fait que l’Egypte est le pays où la grippe aviaire avait causé le plus de morts, 26 en tout. Mais jamais l’abattage des élevages de poulets n’a été envisagé, font remarquer les coptes.

Le problème est en réalité politico-religieux. Concurrencé par les Frères musulmans, le pouvoir égyptien fait de la surenchère pour contrer les islamistes sur leur propre terrain. C’est ainsi que l’alcool a été interdit sur la compagnie Egypt Air il y a quelques années, des coupures dues à l’appel à la prière imposées à la télévision publique, etc.

Alors que les autorités pensaient achever l’opération en un mois, elles viennent de reconnaître que l’abattage de l’ensemble des porcs d’Egypte prendrait au moins six mois.

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